Comment je me suis mise à enseigner sans manuel ni programme. Chapitre III : mon passage à l’IUFM

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Hey ouiiiiiii ! Je suis prof de FLE pour adultes, mais je suis passée par l’IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres). Donc je peux encore plus me permettre de critiquer l’Education Nationale (gggggrrrrrrrr😈) car je l’ai un peu côtoyée de l’intérieur.

Je suis rentrée dans sa fabrique de petits soldats…

Je situe le contexte.

Après mon Bac L à Saint-Lô (Manche), c’était certain : je voulais être enseignante. Prof de français dans le secondaire, non ! Par contre après mes multiples expériences d’animatrice en centre aéré et en colonies de vacances, j’avais très envie de travailler avec des enfants dans un contexte multi-discplinaires, donc, forcément : instit. J’avais des rêves et des projets plein la tête pour les gosses.

Donc, le projet était clair : Licence de lettres puis IUFM (c’était comme ça à l’époque… ça a changé depuis, le temps passe si vite).

Après ma Licence de lettres à Caen, je ne savais pas trop pourquoi (maintenant je sais) mais je repoussais le moment d’entrer à l’IUFM. Les étudiantes (car peu d’hommes) avaient la réputation d’être de véritables petites soldates (féminisons le mot, pourquoi pas), enfermées dans leur préparation du concours. Ça ne m’attirait pas du tout. Depuis le début de mes études de lettres, j’avais commencé à m’émanciper intellectuellement, j’avais pris l’habitude de penser par moi-même, de gérer mon apprentissage comme je l’entendais, de faire 6 heures de danse par semaine, d’aller tout le temps au cinéma et de sortir avec mes amis d’arts du spectacle, de socio…

Bref, étudier comme une dingue, bachoter un concours et me couper de mon monde, noooooonnn ! Ça m’angoissait beaucoup.

Alors, j’ai repoussé le moment. J’ai fait un Master en Sciences du langage mention FLE (avec une petite idée inconsciente derrière la tête) tout en travaillant comme pionne dans un collège (futur article).

Et puis le moment vint.

Et ce que j’appréhendais aussi.

Je suis rentrée à l’IUFM de Caen. En effet, la majorité était des jeunes filles, ultra-conditionnées à bachoter, apprendre par coeur et ne pas remettre la parole des profs en question.

Je n’étais pas à mon aise.

Dès la rentrée, on nous a prévenu.e.s :

« Cette année, il y a peu de place au concours dans l’académie de Basse-Normandie. Vous êtes 1000 candidat.e.s, il y a 100 places. Faites le calcul, 10% de réussite. » (Sarkozy était là, il avait supprimé de nombreux postes).

Super, merci pour les encouragements !

Ainsi, régulièrement, quand il nous venait l’idée bizarre de filer nos cours aux étudiantes qui avaient un boulot, les plus tarées des étudiantes nous disaient :

« Hey, mais tu ne devrais pas lui filer tes cours, ça ferait une candidate de moins. »

Ambiance !!

Véridique

Je suis d’ailleurs devenue amie avec des personnes qui ont raté le concours par la suite, comme moi. Aah je spoile tout ! Mais vous vous en doutiez, non ?

Malgré cette ambiance pourrie, individualiste, compétitive et fermée d’esprit , la formation, en elle-même, m’a relativement plu. J’y ai appris beaucoup de choses en pédagogie et refaire de l’histoire, de la géographie et des sciences était agréable. Les mathématiques étaient ma bête noire, mais je me suis acharnée et je bûchais beaucoup sur les problèmes de mathématiques dans les annales du concours.

Certes, le rythme était intense et revenir à des semaines de cinq jours de cours, du matin au soir, après plusieurs années de fac était dur et selon moi il y avait trop de théorie et pas assez de pratique.

Je me souviens d’un entraînement au fameux oral pré-professionnel.

Je me suis portée volontaire pour passer devant toute la classe. Le dossier portait sur l’entrée dans la lecture dès la maternelle. Après la description des différents documents, j’en ai conclu qu’un enfant avec un vocabulaire peu étoffé et qui ne voyait jamais de livres à la maison allait avoir plus de difficultés à entrer dans la lecture.

Après l’oral, le prof a ouvert la discussion avec toute la classe et a commencé par :

« Mademoiselle Lenesley, vous avez dit : « Un enfant qui ne voit pas de livres à la maison aura des difficultés à entrer dans la lecture. » Vous le pensez vraiment ?

-Oui, disons que ce sera plus difficile pour lui, car il n’aura pas eu une culture des livres à la maison, il n’aura pas été habitué à écouter des histoires et à tourner les pages d’un livre. Je ne dis pas que ce sera impossible, mais juste que ce sera peut-être plus difficile. »

-Ok, vous le pensez, mais le jour de l’oral du concours, il ne faut pas le dire.

-Ah. On le sait, mais on ne le dit pas, c’est ça ?

-C’est ça. »

Je me souviens avoir vu toutes les étudiantes noter des choses sur leur cahier. Sûrement : « On ne dit pas toujours ce qu’on pense. On ne dit pas que certains enfants ont moins de chances que les autres … bla bla bla … »

Première désillusion pour moi sur le système de l’Education Nationale. Certes, j’étais encore très utopiste à l’époque, mais je savais bien que les enfants n’avaient pas les mêmes chances en entrant à l’école maternelle. D’ailleurs, je l’ai vu en stage en Petite section de maternelle : les écarts de niveaux étaient considérables. Certains enfants avaient un vocabulaire très développé, d’autres ne disaient rien, d’autres /dernier de la fratrie et enfant de prof/ commençaient déjà à lire et écrire…

Je me souviens d’une instit en stage :  » Regarde cet enfant Alice, il ne dit jamais rien. Tu vas comprendre quand sa mère viendra le chercher.  »

En effet, elle le prenait par le bras et ne lui adressait pas la parole. Ils ne devaient certainement jamais se parler.

Je me souviens d’une autre petite fille, habillée d’une robe blanche, très maniérée, ne supportant pas les jeux de la cour. Sa mère la disputait quand elle revenait tâchée.

Ainsi, ce prof me transmettait un message clair :

« Ne l’ouvre pas trop. Dis ce qu’ils (jury) veulent entendre. »

En clair : ils sont là pour recruter des futurs instits qui croient dur comme fer à l’égalité des chances et au pouvoir de l’école. Pas la peine de recruter des personnes qui mettent en doute sa puissance et qui s’écartent du chemin.

L’année suivit son cours.

Arrivèrent les écrits du concours, qui se passèrent bien. La barre était haute puisqu’il n’y avait que 10% de réussite.

Français, mathématiques, histoire-géographie et sciences.

Puis les oraux.

Même chose, tout se passa bien, jusqu’à … l’oral pré-professionnel. A l’époque, il était fusionné à la matière artistique. Passionnée par le dessin depuis mon plus jeune âge (j’ai d’ailleurs failli choisir les Beaux Arts après le bac), j’avais choisi les arts plastiques. J’avais préparé mon projet toute l’année avec la prof d’arts plastiques que j’adorais. Elle était passionnée par l’art contemporain et c’est elle qui m’a fait découvrir le land art (Andy Goldworthy), les femmes photographes comme Nan Goldin ou Cindy Sherman … ou Roman Opalka. Je me demande ce qu’elle faisait à l’IUFM… En tout cas, elle nous apportait une touche de folie, de créativité et d’expression dans cette atmosphère bien fade. Elle était persuadée que mon oral se passerait bien.

Ainsi, dans le même oral et avec le même jury, on devait d’abord présenter une synthèse à propos d’un dossier donné (souvent sur la lecture) puis présenter son projet d’arts plastiques, qui était le suivant :

L’autoportrait avec un petit appareil numérique (c’était il y a plus de dix ans, on n’avait pas encore de smartphone). Ma problématique était la suivante : il y a beaucoup (trop) de dessin pur avec consigne, à l’école (dans mes souvenirs d’enfant et dans mes stages) et les enfants complexés par leur façon de dessiner mais, par ailleurs, très créatifs, ne peuvent pas donner libre cours à leur imagination, car on les bride avec des consignes et un matériel restreint. Là c’était : se prendre en photo, soi-même, comme on l’entend et ajouter tous les accessoires que l’on veut. C’était la seule consigne. Ainsi, pour l’oral du concours, j’avais préparé un diaporama avec pour thème : mon autoportrait, à moi, Alice. Je m’étais amusée à jouer avec la vitesse d’obturation de l’appareil et le flou, à ajouter des tissus de couleurs, à me prendre en photo en bougeant, à prendre mes clavicules, mes cheveux, mes yeux qui se ferment et qui s’ouvrent … L’autoportrait était aussi un thème récurrent car c’est comme cela que j’avais appris à dessiner, en me regardant, dès l’enfance dans le miroir. Pratique, toujours le même modèle, à disposition.

Quand l’inspectrice a vu défiler le diaporama, elle a pu articuler trois mots :

OH MON DIEU !

Je savais que j’étais cuite, malgré ma réussite à toutes les autres épreuves. Et pour cause, j’ai eu 15/20 pour l’oral pré-professionnel et 7/20 pour l’oral d’arts plastiques. Cela m’a fait échouer au concours et sur mon courrier était écrit :

Autorisée à redoubler

Oh ! Génial ! Merci ! Trop d’honneurs !

Après un été à détester ce système, je suis revenue avec une pointe d’aigreur.

Lors d’une conférence, j’ai vu la fameuse inspectrice. Madame « Oh mon Dieu ! « . Je lui ai foncé dessus à la fin.

-Bonjour, vous vous souvenez de moi ?

-Ah oui !

-J’aimerais comprendre ce qui s’est passé, car j’ai raté le concours à cause de cette épreuve. Pourquoi m’avez-vous mis 7/20 ?

-Oh, on a beaucoup parlé à votre sujet avec les collègues. Mais on n’est pas aux Beaux-arts ici, et vous savez …

les enfants, on ne veut pas en faire des artistes !

C’était donc ça. Je l’avais choquée avec mes autoportraits. C’était trop artistique et selon elle, les enfants n’étaient pas à l’école pour développer leur créativité et leur imaginaire.

Cette phrase a signé la fin de mon projet d’être instit, j’ai terminé l’année en séchant régulièrement les cours et en partant souvent en voyage.

L’année suivante, j’enseignais le français en Russie (cf Chapitre I sur le blog) mon nouveau parcours était lancé.

Je n’ai jamais été aigrie. J’ai beaucoup appris là-bas, dans tous les sens du terme. Mais je regrette que le recrutement se fasse essentiellement sur des compétences théoriques. Qu’en est-il des stages réalisés pendant cette année ? Pourquoi les étudiants ne sont pas évalués sur ces expériences ?

C’était il y a plus de dix ans, je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui.

C’est un mal pour un bien, comme on dit. Car aujourd’hui, je suis très heureuse en tant que prof de FLE.

Depuis que je suis dans le mouvement Freinet, je fais des rencontres qui me font oublier Madame « Oh mon Dieu ! » et qui me réconcilient avec l’Education Nationale.

Je félicite donc tous ces profs de l’Education Nationale qui n’oublient pas qui ils sont et qui résistent face à un système de plus en plus dur.

3 commentaires sur “Comment je me suis mise à enseigner sans manuel ni programme. Chapitre III : mon passage à l’IUFM

  1. Merci Alice pour ce récit tres vivant. J’ai moi-même été formateur à l’IUFM de Grenoble dans les années 1990 et je vois que j’étais bien tombé: dans les formations de professeurs des écoles, l’ambiance et l’esprit, du coté des formateurs, étaient à l’antipode de ce que tu décris.
    Par contre, c’était comme ça dans la formation PLC (Professeurs de Lycées et Collèges), ambiance pénible qui m’a fait déserter la filière.

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour, j’ai été particulièrement touchée par votre article et cette volonté d’être toujours « libre intellectuellement » car elle fait écho à mon parcours. Je suis T2, mais le métier de professeur des écoles ( maintenant, il faut dire comme ça, mais tout le monde comprend mieux instit !) est une reconversion à 180° car je travaillais dans une entreprise privée dans le marketing et les achats. J’ai eu droit aussi pendant mon oral à des questions/remarques stupides. Une maître formatrice « produit de l’Éducation nationale », soit une bonne soldate et le meilleur pour la fin : un inspecteur qui s’exclame lors d’une visite pour décider de ma titularisation  » ce métier n’est pas fait pour vous, il faut travailler dans un bureau! ».
    Malgré tous ces obstacles, j’aime beaucoup mon travail mais le FLE et la formation aux adultes pourrait me plaire. J’aimerais échanger avec vous sur l’organisme dans lequel vous travaillez.

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