Comment je me suis mise à enseigner sans manuel ni programme. Chapitre I : Mon apprentissage du russe

Je vais éclaircir un peu ma méthodologie inspirée de la pédagogie Freinet.

Exercice pas évident, déclenché par la question très simple d’une professeure de FLE – que je remercie – rencontrée sur les réseaux sociaux :  » Comment démarrer en FLE avec la pédagogie Freinet ?  »

C’est l’occasion pour moi d’expliquer ce que je fais depuis des années. J’en parle dans mon blog et dans l’interview, mais là, je vais tenter de structurer ma pensée. Ca va être un peu long, mais j’espère que les intéressés y trouveront des clés.

Chapitre I : mon apprentissage du russe en Russie

ia nie panimayou.jpg

Dessin réalisé à l’époque. 21/02/2008

En octobre 2007, je suis partie travailler en Russie, en tant que professeure de FLE, à l’Alliance française de Samara, au-dessus du Kazakhstan. Je ne parlais pas un mot de russe. C’était un défi d’arriver dans un pays complètement inconnu. J’ai eu trois professeures de russe en deux ans.

La première, en cours individuel, était très traditionnelle et très autoritaire, elle ouvrait un livre de grammaire qui datait de l’époque soviétique (vraiment !) et me disait :

« Alice, tu vas apprendre ces dix pages de grammaire pour la semaine prochaine ! « 

Il s’agissait des déclinaisons.

Quelle horreur, je ne pouvais et ne voulais pas faire ça, pour plusieurs raisons : c’était un apprentissage complètement déconnecté du contexte -donc vraiment difficile et pas motivant- et le fait de m’imposer cela plaçait cette professeure en position de supériorité par rapport à moi, ce que je ne voulais plus à 25 ans. C’est intéressant comme les éléments de la pédagogie Freinet sont arrivés en moi petit à petit, comme une logique. L’aspect égalité enseignant-étudiant est essentiel en pédagogie Freinet. Il n’y a pas l’enseignant qui sait et l’étudiant qui ne sait pas.

Donc petit à petit, je me suis rebellée contre cette enseignante, elle n’a pas supporté alors j’ai abandonné son cours. C’était très désagréable car j’ai ressenti ça comme un échec ; au bout de deux mois, à peine, j’arrêtais déjà les cours. Il faut savoir que dans le petit cercle d’étrangers européens de la ville (stagiaires, profs de langue, étudiants en commerce, volontaires …) j’étais une des seules à ne pas parler russe à mon arrivée, donc j’étais très complexée.

J’ai ensuite rejoint un cours de russe pour Français à l’alliance français. J’aurais préféré être avec d’autres étrangers, mais c’était comme ça, c’est tout ce qu’il y avait dans cette ville peu habituée aux étrangers voulant apprendre la langue. Cette enseignante russe était, à l’origine, professeure de français pour les Russes à l’Alliance Française. Et puisqu’un petit groupe de Français voulait apprendre le russe, elle s’est mise à donner des cours de russe, des cours de RLE 😉 (Russe Langue Etrangère).

Cette prof avait le « syndrome des photocopies ».

… comme je me suis mise à la nommer au bout d’un moment (dans mon for intérieur). Elle avait un énorme classeur, très bien rangé, avec des intercalaires et beaucoup de photocopies. J’avais l’impression qu’à chaque cours elle cochait des cases « C’est bon, ça c’est fait … ça aussi … », au fur et à mesure qu’elle nous donnait des photocopies et qu’on réalisait les exercices de grammaire. Mais même si elle nous donnait les photocopies et qu’elle cochait des cases, cela ne voulait pas dire que dans notre tête c’était acquis. J’ai appris un peu quand même, mieux qu’avec la précédente, mais je me sentais dépassée par ce cours qui allait trop vite. Quand on n’a jamais étudié de langue slave auparavant, la langue russe est très difficile, elle n’a absolument rien à voir avec les langues latines. Tout est différent : le vocabulaire, les déclinaisons, le système des temps …

Ma confiance en moi n’était donc pas au beau fixe, sachant qu’en plus, les Russes sont au premier abord très méfiants et froids (ce n’est pas un cliché, par contre, une fois la coquille brisée, tout se réchauffe) donc ils n’étaient, pour la plupart, pas très bienveillants avec mes erreurs et mes maladresses dans leur langue, j’ai du me forger une carapace à chaque incompréhension dans la rue ou dans les magasins. De plus, je n’étais pas en immersion, car je n’habitais pas avec des Russes et à l’Alliance française, je parlais toujours français avec les professeures. Avec les Russes que je rencontrais, je parlais anglais ou français (avec les francophiles) car j’étais incapable de tenir une conversation les premiers mois, bien évidemment.

Mais c’est un cercle vicieux : on se sent incapable de tenir une conversation, donc on ne parle pas car on est en stress, alors on verrouille tout.

Au bout de la première année, j’ai décidé de rester une deuxième année car finalement, malgré ces difficultés dans la langue, je me plaisais dans cette ville, j’avais rencontré beaucoup de gens, j’aimais donner cours aux adultes et aux enfants et j’avais envie de persévérer.

La deuxième année, j’ai fait la connaissance d’Ina. Et ce n’est pas un hasard si je me souviens de son prénom et pas des autres. Ina était professeure de russe pour les enfants russes en difficultés. L’équivalent des instituteurs spécialisés chez nous peut-être. Elle donnait aussi des cours de russe aux expatriés depuis quelque temps. Son emploi du temps était très chargé, tout le monde la voulait et j’ai vite compris pourquoi. Je me souviens parfaitement de notre premier échange en russe :

« Ina, kagda ia gavariou, ti panimaiech i kagda ti gavarich, ia panimaniou. »

« Ina, quand je parle tu comprends, et quand tu parles, je comprends. »

Quel bonheur !! J’étais très émue. Pourquoi ? Car Ina était d’une grande patience, d’une grande bienveillance, quand elle parlait avec un-e non-russophone, elle voulait comprendre et elle voulait se faire comprendre, elle mettait toute son énergie dans cet objectif. Il faut savoir que les deux précédentes professeurs parlaient une autre langue que le russe, la première m’expliquait des choses en anglais et la deuxième en français. Ce qui n’était absolument pas le cas d’Ina, elle ne parlait ni français ni anglais. Mais ça ne changeait rien à ses compétences pédagogies bien entendu, nous le savons dans le domaine du FLE.

J’ai réussi à avoir un petit cours d’une heure par semaine avec Ina. Ca ne parait rien, mais il faut savoir que ça m’a suffit à reprendre confiance en moi. Je me souviens très bien du premier cours avec Ina. On s’est installées dans son petit bureau.

Elle m’a offert une tasse de thé vert et du chocolat,

très courant en Russie quand on invite quelqu’un. Puis elle a ouvert un petit cahier et a commencé à me questionner tout en buvant son thé et en dégustant son carré de chocolat. Elle était d’une tendresse et d’une écoute infinies.

Alors je parlais, je parlais et je massacrais la langue russe, car je n’étais toujours pas au point sur les déclinaisons que j’avais en horreur.

Mais elle ne sourcillait pas et ne me reprenait pas, elle notait, elle me regardait, elle écoutait, elle me souriait et elle notait encore.

Elle écoutait si attentivement.

Pour la première fois, une personne russophone m’écoutait avec attention, sans froncer les sourcils, sans me reprendre systématiquement, sans s’énerver, sans couper court à la conversation car c’était trop pénible d’écouter toutes mes erreurs.

Au bout d’un moment, je n’avais plus grand chose à dire. Alors elle a repris, point par point ce que j’avais dit, m’a dit qu’on allait travaillait ça et ça et a sorti des exercices.

Voilà, la confiance était installée.

A suivre …

Un commentaire sur “Comment je me suis mise à enseigner sans manuel ni programme. Chapitre I : Mon apprentissage du russe

  1. Très intéressant! Heureusement pour moi je me suis reconnue dans la description d’Ina: patience, écoute et chaleur humaine sont les maîtres-mots dans la relation à établir dès le début😉

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