Dans le cadre du colloque » Vers une (re)définition de l’alphabétisation » à Lyon, les 28 et 29 mai, je suis intervenue pour parler de mon parcours, de ma posture et de la place de la pédagogie Freinet dans mon travail. Voici le texte de mon intervention de vingt minutes. Ce colloque était passionnant, avec des interventions de chercheur·euses, doctorant·es et formateu·rices. J’ai aussi mis l’enregistrement.
Un chemin vers une pédagogie émancipatrice
Désapprendre et rencontrer, avant d’enseigner
—————————————–
note >> au pluriel je mettrai tout au féminin : formatrice, étudiantes … car elles sont la majorité dans mes 16 années d’expérience professionnelle
———————————-
« Rencontre les apprenantes, crée le lien, c’est elles qui te montreront le chemin. » voici le premier conseil que j’ai reçu, il y a 16 ans, en mars 2010, quelques jours avant de commencer à travailler dans une association d’alphabétisation à Montreuil. Il a été donné par Henri Retailleau, son fondateur, auparavant membre de l’Association française pour la lecture, l’AFL, où il a travaillé avec Jean Foucambert. Donc avant même de rencontrer Célestin Freinet, j’ai rencontré Henri dans cette association.
Il y a des rencontres qui marquent, des phrases qui marquent. Et celle-ci :
“ Rencontre les apprenantes, crée le lien, c’est elles qui te montreront le chemin. “ m’a, avec le recul, énormément apportée et je fais un lien fort avec la pédagogie Freinet. En effet, en arrivant, en 2010, je ne connaissais pas grand chose à l’alphabétisation, j’avais mon Master FLE en poche, deux années de vie et d’enseignement à l’alliance française de Samara en Russie, quelques semaines de bénévolat dans une association de demandeurs d’asile. Et toujours la même question obsédante :
“ Comment apprend-on à lire et à écrire ? “ et surtout “ Comment apprend-on à lire à l’âge adulte, quand on n’est jamais allé à l’école et quand il ne s’agit pas de sa langue maternelle ? “
Je dirais qu’aujourd’hui, après 16 ans de pratique, de tâtonnement, de lectures, de rencontres ; j’ai quelques réponses, mais j’ai encore beaucoup de questions, ayant rencontré tellement de personnes et de situations différentes.
J’ai été extrêmement chanceuse de démarrer l’alphabétisation, en 2010, dans cette association, située en pied d’immeuble, dans une ville très dynamique et dans un quartier où toutes les associations se connaissent et travaillent ensemble. De plus, elle a été fondée en 1992 par un homme visionnaire, engagé, qui avait remarqué qu’il n’existait, à cette époque, rien pour les femmes, en journée. Les cours d’alphabétisation étaient surtout destinés aux hommes qui travaillaient, donc avaient lieu le soir.
Et pour Henri, porté par son expérience à l’AFL (Association Française pour la Lecture) avec Jean Foucambert, l’objectif premier n’était pas d’enseigner la lecture et l’écriture, mais de favoriser l’autonomie et l’émancipation des femmes, … par la lecture, les sorties, les discussions… des femmes souvent entravées par le fait 1.d’avoir été privée d’école et 2. d’être une femme 3. peu ou pas francophone, 4. D’être racisées. Il avait compris, en 1992, avant l’arrivée du terme “ intersectionnalité “ dans le langage courant, qu’elles cumulaient les discriminations.
Dans son esprit, pour que l’apprentissage se mette en route, il était important de comprendre pourquoi ces femmes avaient, un jour, décidé de pousser la porte de cette association. Une fois ces raisons identifiées, selon lui, une partie du chemin était parcourue, car la motivation est un moteur essentiel. Et il me disait d’ailleurs “ Quelques soient les méthodes d’apprentissage, seules comptent les raisons d’apprendre. “
A mon arrivée, tout cela m’a portée et amenée à faire de nombreux projets avec les femmes de l’association en essayant, régulièrement, d’identifier ces raisons, pour mieux répondre aux besoins et aux désirs.
Cependant, au niveau des techniques d’apprentissage de la lecture, j’ai tout de même tâtonné pendant cinq ans, (jusqu’à ce que je rencontre la pédagogie Freinet), oscillant constamment entre la méthode syllabique et la méthode globale, les ASL (Ateliers socio linguistiques), … ayant beaucoup de mal à déterminer un cadre, un fil conducteur, et souvent très traditionnelle dans ma façon de donner des exercices, de choisir moi-même tout ce qu’on allait travailler, sans forcément prendre en compte les spécificités de chacune des femmes.
Là, on est sur les méthodes, les outils. Mais il faudrait que je revienne à la base en fait : l’esprit, la posture de l’enseignement, la posture de la personne qui enseigne.
D’ailleurs, même là, les mots sont maladroits, est-ce qu’on enseigne dans ce contexte là ? Cette citation de Montesquieu est très inspirante à ce sujet :
“ Quand les maîtres cesseront d’enseigner, les élèves pourront enfin apprendre. “ Montesquieu –
et elle résonne avec la pédagogie Freinet et la MNLE.
Rappelons-nous la phrase d’Henri quand je l’ai interrogé avant de commencer
« Rencontre les apprenantes, crée le lien, c’est elles qui te montreront le chemin. » Je démarrais mal, de mon point de vue actuel, si je voulais enseigner.
D’ailleurs, j’ai ressenti un grand malaise, très rapidement, quand j’ai démarré, car les femmes me mettaient sur un piédestal, elles attendaient, très logiquement, que j’enseigne, que je transmette, elles m’ont très vite mis beaucoup de pouvoir entre les mains et de responsabilité sur les épaules. Elles avaient confiance en moi. C’était trop pour moi, je me sentais mal à l’aise. C’était un pouvoir que j’obtenais simplement parce que j’avais le statut de formatrice, parce que j’étais allée à l’école, que je savais lire, que je parlais bien le français. Et il peut être abusif.
C’est justement sur ce sujet précis que s’est penché Célestin Freinet, et c’est la base de toute sa pédagogie = lutter contre toutes les dominations. Et c’est bien pour cela que j’ai été si happée par sa posture, car j’ai absolument détesté découvrir que, par le biais de mon statut de formatrice, je pouvais dominer.
Voici, d’ailleurs, deux des 30 invariants de Freinet =
Invariant n° 2 de Freinet “ Être plus grand ne signifie pas forcément être au-dessus des autres. “
Invariant n° 4 Nul – l’enfant pas plus que l’adulte – n’aime être commandé d’autorité.
Comme j’ai dit tout à l’heure, Henri Retailleau, en 1992 réfléchissait à l’intersectionnalité avant qu’on en parle si souvent dans les mouvements militants, mais Freinet aussi en 1920 !
Selon moi, il y a un lien indissociable entre mon travail de formatrice en FLE en en alphabétisation et mon positionnement féministe, anti-raciste, anti-colonialiste et anti-classiste. Je pense que le domaine de l’alphabétisation n’échappe pas au concept du “ white savior “ ou “ sauveur blanc “ et qu’il faut faire très attention à nos bonnes attentions.
Parce qu’énormément de personnes en alphabétisation, énormément de personnes privées d’école dans leur enfance, sont des femmes, racisées, nées dans des pays ex-colonisés et des personnes en grande précarité.
Freinet n’a pas enseigné à des adultes venant de pays colonisés, mais il a développé sa pédagogie entre deux guerres, prônant la paix et l’émancipation des individus, ainsi il avait cette posture contre les violences et les dominations.
Cette posture est absolument fondamentale à étudier, avant même de parler de méthodes, d’outils, de supports, d’étiquettes, d’exercices …. En mnle. C’est le lien qu’on instaure avec les apprenants qui compte avant tout. Vient ensuite la méthodologie. L’absolue confiance que j’ai en elles et en eux, en leur potentiel, en leurs stratégies, leur curiosité, leur envie d’apprendre et de réussir, m’aide à créer mes cours justement. Elles sont mon inspiration. C’est donc très logique que je travaille avec la méthode naturelle de la pédagogie Freinet.
Invariant10 bis Tout individu veut réussir. L’échec est inhibiteur, destructeur de l’allant et de l’enthousiasme.
Par rapport à cette horizontalité que je recherche, à ce travail main dans la main avec les étudiantes, j’aimerais citer un passage du livre de bell hooks, apprendre à transgresser =
bell hooks (Etats-Unis – 1952-2021) intellectuelle, universitaire et militante américaine, théoricienne du black feminism.
p.25 – 26
“ … ce processus ne peut réussir si on refuse d’être vulnérable tout en poussant les étudiant·es à prendre des risques. … dans mes cours je n’attends pas des étudiant·es qu’iels prennent des risques que je ne prendrais pas … il est souvent productif que les enseignant·es prennent ce risque en premier… “ bell hooks
extrait de apprendre à transgresser (l’éducation comme pratique de la liberté) 1994
Je peux donner plusieurs exemples dans la pédagogie Freinet : le Quoi de neuf et le texte libre, que j’ai mis du temps à mettre en place en alphabétisation et en post-alphabétisation, car ces deux pratiques sont désarçonnante au début.
Le Quoi de neuf c’est le principe de l’exposé, mais encore plus ouvert : on peut présenter une thématique, un objet, une photo, raconter un événement. La seule consigne c’est “ partage ce qui te tient à coeur avec les autres. “ ça peut donc devenir très intime, c’est un peu se mettre en danger, prendre des risques. Et pourquoi la formatrice ne commencerait pas ? C’est ce que dit bell hooks dans cet extrait et c’est ce que m’a dit Sybille Grandamy, qui m’a formée, quand je l’ai questionnée sur le Quoi de neuf avec des personnes allophones n’étant jamais allées à l’école. Comment démarrer ? Comment leur expliquer le principe ?
Sybille m’a dit “ Fais-le toi. Moi je commence chaque année scolaire comme ça, je fais un Quoi de neuf, je présente quelque chose. “
Le texte libre, comme son nom l’indique, c’est une production écrite … libre. On écrit ce qu’on veut. Et là encore, on peut les orienter en disant : “ de quoi veux-tu parler ? que veux-tu raconter, partager avec le groupe ? “ Et à chaque fois qu’on fait des séances de texte libre, je démarre, je leur raconte, je leur écris un bout de ma vie.
En 2015 donc, j’ai suivi une formation MNLE avec Sybille Grandamy, membre du mouvement Freinet, autrice du Diclé, enseignante en UPE2A en collège depuis plusieurs années. On est devenue assez vite amie, vous savez ces collègues/ami·e avec qui on a des conversations passionnées sur la pédagogie, l’apprentissage … 😉 Et donc, j’ai aussitôt proposé à mes collègues de l’association d’appliquer cette méthodologie, sachant qu’on avait déjà la posture, un système très horizontal, coopératif, instauré par Henri. Et là, un cadrage méthodologique très précis allait être progressivement installé. Il faut préciser qu’avant de suivre la formation de Sybille, en novembre, j’avais lu le livre de Danièle de Keyzer …, en août, pendant les vacances, mais je n’avais pas tout compris, donc j’ai mal appliqué la méthode.
Après la formation, en novembre 2015, j’étais tellement convaincue, tellement habitée par cette méthode et cette pédagogie, que j’étais totalement prête.
J’ai démarré avec un groupe de femmes en apprentissage débutant de la lecture, communicantes et francophones et ce qui est intéressant c’est que certaines femmes allaient connaître l’avant et l’après, dont Binta, une femme malienne, francophone, qui avait décidé, une fois à la retraite, les enfants adultes, de se consacrer à l’apprentissage de la lecture. Après plusieurs séances de MNLE, elle a dit : “ Mais j’y arrive mieux maintenant, c’est toujours les mêmes mots qui reviennent, ça me rassure et en plus mon fils peut m’aider à la maison ; l’année dernière je n’y arrivais pas, je pensais que c’était de ma faute, que j’étais bête. “
Je lui ai répondu : “ Mais c’est moi qui me suis trompée Binta. “
Cette discussion est, pour moi, symptomatique des systèmes de domination qui peuvent être mis en place à l’école ou dans la formation pour adultes. J’ai dit que je n’aimais pas qu’on me donne trop de pouvoir, par contre je pense qu’en alphabétisation, on ne peut pas échapper à la grande responsabilité qu’on a dans cette ambiance de travail à installer. Dans mon apprentissage et ma pratique de la pédagogie Freinet, j’ai déconstruit quelques mythes sur les pédagogies dites “ nouvelles “ ou “ alternatives “ des années 1920. J’ai notamment appris qu’il n’y avait rien de libertaire et de laxiste. Les personnes qui apprennent, les apprenantes / les étudiantes, travaillent beaucoup.
Invariant n° 9 Il nous faut motiver le travail.
Ce qui nous renvoie à une autre caractéristique de la posture, si essentielle : le retrait des formatrices. En méthode naturelle, on encourage tout ce que peuvent faire les apprenantes et que la formatrice peut éviter de faire, absolument tout : écrire au tableau, aider une camarade, se corriger seule, s’évaluer seule, choisir une activité en autonomie pendant une séance de travail individualisé.
Et c’est une de mes utopies : être en retrait total, construire une salle de classe, une mallette pédagogique qui me permettrait, moi, de n’être qu’un outil dans la classe pour absolument descendre du piédestal sur lequel on nous met souvent ou on décide de se mettre.
Bibliographie
– Apprendre à lire et écrire à l’âge adulte, MNLE, Danielle de Keyzer, RETZ
– Du sens au signe, du signe au sens, Collectif Alpha, Patrick Michel.
– Comprendre la pédagogie Freinet, genèse d’une pédagogie évolutive, Guy Goupil, Amis de
Freinet
– Entrer en pédagogie Freinet, Catherine Chabrun, Libertalia