Le féminisme en cours de français

Ce matin, à l’association des femmes de la Boissière, à Montreuil, on a travaillé sur les collages contre les féminicides.

On a expliqué les messages.

Les femmes étaient très touchées et intéressées.

On a beaucoup discuté.

Je leur ai demandé si elles pouvaient et voulaient les traduire dans leur langue maternelle (turc, kurde, arabe algérien, punjabi, bangla et serbe) pour que toutes les femmes (et tous les hommes !) aient accès à ces informations.

Elles vont faire ça ce week-end.

À suivre donc…

Pourquoi cette thématique peut être un sujet sensible en cours ?

Car le féminisme est relatif à chaque culture. Bien sûr, l’égalité hommes-femmes est un droit universel.

Mais, chaque femme, sur cette planète, en fonction de sa culture, son histoire, son éducation, le contexte politique et religieux a une vision et des revendications différentes. Soyons honnêtes, reconnaissons-le.

Reconnaître cela, c’est le début de la sororité universelle.

Je suis arrivée à l’Association des Femmes de la Boissière de Montreuil en 2010 et j’avais ma version du féminisme. Une certaine vision de la liberté de la femme, très européenne. Je suis née dans un petit village normand et avant d’arriver à Montreuil je venais de passer deux ans en Russie.

Je n’avais jamais côtoyé de femmes voilées auparavant. Je ne connaissais rien sur l’islam et sur leur vie. Je me demandais pourquoi elles en portaient et, soyons honnêtes, j’avais des clichés plein la tête, comme beaucoup de personnes qui ne côtoient pas de femmes voilées, tout comme, peut-être, elles avaient des clichés à mon égard.

C’est la triste histoire de la société. Quand on ne connaît pas, on se méfie, on a peur, on imagine mille choses.

Petit à petit, on s’est côtoyées, apprivoisées, connues, reconnues. On a rigolé ensemble, on a mangé, fait la fête, on s’est posées des questions, on a appris à se connaître. Et le voile… je ne le voyais plus. Je me suis mise à mettre différentes femmes de mon entourage en miroir avec les femmes de l’association et à me demander ce que signifiait la liberté, le libre arbitre, l’indépendance, l’épanouissement, le choix… Bien sûr, le sujet du voile est complexe, mais il ne s’agit pas ici de se positionner pour ou contre. Des femmes viennent ici pour s’émanciper par l’apprentissage du français, ce n’est pas mon rôle de juger leur voile.

Pendant toutes ces années, j’ai appris qu’il pouvait être condescendant et ethnocentré de plaquer mes valeurs sur les femmes de l’association. J’ai sûrement commis des maladresses et j’en commets peut-être encore. On a beau être prof, formatrice, instit… on reste humain avec notre culture et notre histoire.

Selon moi, la clé est dans l’information, le savoir, la communication et l’écoute. Et surtout pas le jugement ou le questionnement poussif. Si une femme a envie de s’exprimer sur tel ou tel thème, elle le fera. Si elle n’en a pas envie, la formatrice n’a pas la légitimité à la pousser à le faire. Notre rôle, en tant que formatrices est de proposer des choses, des sorties, des activités et de laisser le choix.

Bien sûr, pour moi, il y a une limite dans l’expression libre et dans les débats. Ce sont les propos racistes, sexistes (il y a aussi quelques jeunes hommes à l’association) et homophobes. C’est arrivé et ça arrive encore. C’est dans la charte de l’association et nous nous devons de recadrer dans ces cas-là. Tranquillement. En disant que ces propos ne sont pas acceptables au sein de l’association, ni au sein de la société d’ailleurs. Le racisme, l’homophobie, le sexisme et l’antisémitisme ne sont pas de opinions en France, ce sont des délits, ils sont punis par la loi. Je me souviens de l’année 2013, quand l’Assemblée Nationale était en train de discuter du mariage pour tous.tes, on en avait parlé à l’association. Une femme avait dit :  » C’est bizarre pour moi, dans ma culture on n’en parle pas, mais j’aimerais comprendre.  » Il y a donc une nette différence entre exprimer son incompréhension, ses questionnements et exprimer son hostilité et avoir des propos violents. La limite n’est pas toujours simple. D’autres femmes avaient dit :  » Si mon enfant me dit qu’il est homosexuel, je le vire de la maison. » C’est violent à entendre, c’est clair, mais il faut que ça sorte. On avait énormément discuté.

Par contre, pour ne pas bloquer les auteurs de ces propos pour toujours, nous essayons de comprendre d’où viennent ces propos et cette vision du monde.

Donc pour conclure, il me semble essentiel de ne pas imposer ma vision (qui a beaucoup changé depuis 10 ans) et de ne pas élever le modèle occidental comme valeur de référence, donc ne pas imposer le féminisme occidental.

Pour revenir aux collages dénonçant les féminicides, d’abord ils me touchent beaucoup et je les trouve très percutants. Et surtout, comme je l’ai dit plus haut, ils sont objectifs, ils n’imposent pas une vision. Ils décrivent des faits, la plupart du temps. C’est clair pour tout le monde, ces féminicides sont insupportables et il faut en parler. Je m’attends bien sûr à des critiques =  » Pourquoi parler de ça … pourquoi les confronter à cela ? … ce n’est pas l’endroit … « 

Pardon ??!   Le patriarcat sévit depuis des millénaires et il empêche, humilie, enferme, violente, agresse, insulte, viole, tue …   il est là, bien présent, dans notre société, partout sur cette planète. De plus,  » Pourquoi les confronter à cela ?  » > elles sont adultes, nous n’avons pas à les « préserver » ou à décider pour elles.

Par contre, il est important d’instaurer un climat de confiance et de communication et de leur dire qu’elles pourront dire si des images, propos, situations les choquent ou les violentent.

Quelques précisions : nous n’avons jamais employé le mot « féminisme » pendant ce cours, nous n’en avions pas besoin. De plus, le mot « féminicides » n’a été employé qu’en le voyant sur les collages, en expliquant la racine du mot.

Vendredi dernier, lors du travail sur ces messages, nous étions toutes d’accord sur le caractère insupportable de ces féminicides, quelques soient nos origines.

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Ajout à l’article, décembre 2022. 

Qui a dit que le militantisme ne devait pas entrer dans l’enseignement ? beaucoup de gens … je l’entends souvent et je me suis souvent censurée en tant que prof, prétextant la fameuse neutralité des fonctionnaires (contractuelle de la fonction publique, de l’éducation nationale ou autre). Mais cette neutralité concerne ce qu’on appelle le prosélytisme (sectaire, religieux …). Là, il ne s’agit pas de prosélytisme, mais de droits humains et d’ouverture intellectuelle. D’ailleurs, on le voit au niveau politique : les partis qualifiant les mouvements féministes, LGBTQIA+, anti-racisme de sectaires (ou je ne sais quelles autres horribles appellations (« guerre des sexes … lobby LGBTQ… « ), sont des mouvements politiques ignorants l’égalité de tous.tes et prônant une humanité à dominance blanche, masculine et hétérosexuelle.

Donc, quand on visibilise tout le monde en n’oppressant personne, on ne fait pas de militantisme, on s’intéresse juste aux droits humains, aux droits de tous.tes les humain.es.

Après de nombreuses années de réflexions et de recherches autour de ces thèmes, j’ai créé l’association CLEME (Comprendre Lire Ecrire le Monde Ensemble) en février 2021, dont voici le site internet = https://cleme.org/

Nous avons, entre autres, fait des traductions des collages plirilingues, que voici, grâce aux femmes des cours de français, mentionnées au-dessus et à des bénévoles d’autres langues =

Cliquer pour accéder à collages-plurilingues.docx.pdf

Cliquer pour accéder à Collages-fe%CC%81minicides-plurilingues-diaporama-sept-2020.pdf

4 commentaires sur “Le féminisme en cours de français

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